Maud P. Assistante sociale et écoutante au 3919 depuis deux ans et demi

Maud P. Assistante sociale et écoutante au 3919 depuis deux ans et demi

  • A quel moment vous appelle-t-on ? Qu’est ce qui déclenche cet appel ?

On nous appelle à tout moment, il n’y a pas de moment précis spécifique.
Ca peut être au moment de la violence, il arrive qu’une appelante se cache dans une pièce pour nous contacter, ou plusieurs mois ou années après.
Elles appellent au moment où elles sont au plus mal, dans un état de détresse.

  • Quelle est votre place dans le processus de prise en charge des victimes ? A quel moment intervenez-vous ?

On est souvent le premier appel, la première fois qu’elles parlent de ces violences. Souvent il faut deux ou trois appels avant qu’elles puissent sortir le plus lourd, exprimer le plus douloureux. D’abord, elles commencent par se poser la question : est ce que je suis victime de violences ? Elles cherchent à disculper le mari coupable de ces violences (en ce qui concerne les violences sexuelles, nous recevons majoritairement des appels de femmes victimes de viols conjugaux). Nous, on explique comment la violence est montée dans leur couple. Il existe un schéma-type qui s’applique à presque tous les cas. Et elles s’y retrouvent et cela les aide.

  • Quel est votre rôle auprès des femmes victimes d’agressions sexuelles ?

Les amener à comprendre qu’elles sont victimes et qu’elles peuvent être aidées. On rappelle les lois : par exemple, on explique que le viol existe dans le couple. Les appelantes victimes de viols conjugaux parlent de sexualité imposée, de douleur mais rares sont celles qui parlent de viol. C’est souvent avec beaucoup de honte qu’elles en parlent. Beaucoup de femmes pensent que c’est un peu normal que l’homme fasse l’amour quand il veut, avec force s’il le faut. L’auto-inculpation de la victime est un passage obligé. Elles cherchent ce qu’elles ont fait de mal pour mériter ça, elles trouvent toutes les excuses du monde à l’homme.
Au début, on sent que les femmes ont du mal à parler puis on sent également que pendant notre échange, à un moment, la parole se libère.
Nous, on déclenche la parole puis on oriente vers le réseau d’associations avec lequel on collabore. On a une base de données d’associations qui couvre toute la France. Ces associations pourront prendre le relais, un relais indispensable. On ne peut pas laisser les femmes dans la nature après un appel. Il faut qu’elles soient soutenues par des structures, autant psychologiquement que dans les démarches à entreprendre.
On les engage à entreprendre des démarches juridiques en fonction de leur situation. Ça nous semble important que tout crime soit puni, mais le plus important c’est qu’elles se mettent à l’abri. On n’engage pas des poursuites contre quelqu’un avec qui on vit.
Ensuite pour réparer oui, il faudra qu’elle passe par le tribunal, par la plainte parce qu’un crime impuni revient à dire que ce qui s’est passé est normal.
On donne des conseils simples aussi : mettre des papiers de côté, faire les copies des pièces d’identité, du livret de famille, du carnet de santé des enfants, de l’avis d’imposition... Avoir tout ça dans un lieu sûr pour qu’elles aient ces papiers quand elles seront prêtes à quitter le conjoint violent.

  • A quels types de violences êtes-vous confrontée ?

De plus en plus à des violences sexuelles au sein du couple : pratiques à plusieurs imposées, rapport sexuel de force. Et tout ce qui va avec : violence physique, violence psychologique.
On a énormément affaire à des femmes très isolées car le mari violent fait en sorte, par des déménagements, en coupant la victime de sa famille et de ses amis, en la dénigrant, que la femme soit isolée et vulnérable.
Les appelantes parlent aussi beaucoup de violences sexuelles subies lorsqu’elles étaient jeunes.
Statistiquement, il n’y a pas de dominante sociale pour ce qui touche aux violences sexuelles au sein du couple ou de la famille. Toutes les catégories sociales sont représentées.

  • Quels sont, selon vous, les besoins primordiaux des femmes victimes de violences sexuelles ?

En premier lieu, elles ont besoin d’un soutien psychologique, et de pouvoir se mettre à l’abri.
Elles demandent souvent à être mises à l’abri, avec leurs enfants si elles en ont, dans des foyers protégés, où la circulation n’est pas libre, où l’homme ne peut pas entrer. Parce qu’elles ont extrêmement peur de leur conjoint.

  • L’écoute occupe une place centrale dans la démarche du 3919. Quel est le rôle de la parole, de la mise en mots, pour une femme victime d’agression ?

En début d’entretien, la victime décrit d’abord des faits plutôt anodins bien que terribles à vivre : « Il ne me laisse pas d’argent pour manger », « Il ne veut pas que j’ouvre le frigo », « Il m’injurie tout le temps », « Il me prend pour une idiote »…
Au fil de l’entretien, on tache de se rapprocher d’elle, de lui dire qu’on la croie. C’est très important. D’autant que souvent les hommes violents font illusion à l’extérieur. Ce sont des hommes qui ont une aura, les gens les aiment bien, ils sont gentils. Du coup les victimes n’en parlent pas parce qu’elles ont peur de ne pas être crues. Nous, on ne met pas en doute leur parole, c’est comme ça qu’elles révèlent ce qu’elles vivent. Progressivement, elles s’expriment, réalisent leur statut de victime.

  • Quel est l’enjeu principal lors du traitement d’un appel ?

Mon objectif c’est qu’elles avancent dans leur réflexion, qu’elles ne restent pas là où elles en sont.
Le premier but d’un appel pour moi est que, quand la femme raccroche, elle se sente soulagée et c’est souvent le cas. Elles le disent. Même si on sait qu’elle devra rappeler pour aller plus loin, c’est important que lorsqu’elle raccroche après cet appel-là, elle se sente mieux, qu’elle n’est plus cette boule d’angoisse.
Après, c’est l’amener à déculpabiliser, à se sentir femme à nouveau, importante, fière d’elle même. Souvent, elles ne se sentent pas capables d’engager des démarches : « Je ne vais pas y arriver », « Comment je vais faire avec les enfants ? ». Donc on leur parle des aides, on leur redonne leurs droits. On est là pour leur redonner espoir avec des possibilités concrètes.
Certaines femmes appelantes ont quitté le mari violent et expliquent que financièrement c’est dur, ont peur, galèrent, alors on les oriente pour qu’elles ne se referment pas de nouveau.

  • Quels sont, pour les victimes, les bénéfices de l’action (dépôt de plainte…) ?

Elles attendent réparation des violences qu’elles ont subies donc à partir du moment où l’homme est reconnu coupable, on reconnaît enfin la victime, qui peut se reconstruire.

  • Quels sont vos liens avec les professionnels, avec les associations. Quels sont vos apports mutuels ?

On est dans un partenariat permanent avec le réseau. Et c’est indispensable. Les associations nous appellent pour mettre en place de nouveaux services, elles nous informent sur le détail de ce qu’elles proposent (liste d’avocats avec lesquels elles travaillent, soutien psy ou non....), de sorte qu’on sait exactement où on envoie la femme. Cela rassure les appelantes car elles ont besoin d’avoir des détails.